Les
jours qui suivirent, Luc et Jane se préparèrent pour ce court
séjour sur la côte bretonne. En ce milieu de printemps, le soleil
était au rendez-vous et ils espéraient pouvoir profiter de ce
week-end prolongé. L’ami de Thibault leur avait proposé de les
héberger chez lui. Il avait hérité d’une grande maison dans
laquelle il vivait seul avec sa compagne et il avait de la place à
revendre.
Gérald
les attendait à la gare. Ils le reconnurent sans difficulté, car
comme le leur avait précisé Thibault, il était toujours vêtu de
noir et ses cheveux ébènes contrastaient avec la pâleur de sa
peau. Mais ce qui impressionna le plus Jane, fut ses yeux d’un vert
émeraude comme elle n’en avait jamais vu.
— Merci
de nous accueillir ! dit Luc en le saluant.
— Les
amis de Thibault sont mes amis et quand il m’a parlé de votre
aventure et de votre quête, j’ai pensé que je pourrais peut-être
vous aider.
Jane
et Luc se regardèrent en se demandant ce que Thibault avait pu lui
raconter. Il lui avait demandé d’être discret, car ils
craignaient que si leur histoire s’ébruitait, ils auraient bien
vite à leur trousse tous les amateurs d’ésotérisme.
— Disons
que nous aimerions découvrir qui est ce fameux comte Van Dyck et
quels sont les secrets qu’il cherche à dissimuler…
Gérald
les attrapa rapidement par le bras en les conduisant jusqu’à sa
voiture, un véhicule de collection datant des années soixante.
— Chut !
Ne dites pas ce nom trop fort ici. Il a des espions partout dans la
ville…
Ils
étaient de plus en plus intrigués, mais ils ne prononcèrent plus
une parole avant d’être dans la voiture.
— Maintenant,
nous pouvons parler tranquilles…
— Il
est si dangereux ? interrogea Jane.
— Il
n’est dangereux que pour les gens qui contrarient ses projets,
sinon il ignore les autres.
— Mais
qui est-il ?
— C’est
un grand mystère, toujours est-il que sa famille est installée ici
depuis des siècles et ce sont eux qui ont construit le manoir que
vous pouvez voir sur la colline en face de nous, au milieu du
quinzième siècle.
Ils
découvraient cette bâtisse imposante et sombre dans le soleil
couchant.
— Même
si le château comme nous l’appelons ici et son parc sont toujours
dans un parfait état et les haies taillées aux cordeaux, très peu
de monde entre dans le parc.
— Il
doit bien falloir du monde pour l’entretenir ?
— Vous
avez raison, Luc. Mais le personnel d’entretien ne sort que
rarement du parc. La seule personne qui en entrait et en sortait
régulièrement est mon amie que vous verrez ce week-end. Le comte
lui louait une chambre en échange de menus services.
Ils
sourirent. Décidément, cela semblait si simple, à peine arrivé et
ils allaient être en contact avec une personne qui connaissait le
comte.
Gérald
continuait sa visite touristique du centre-ville.
Ma
maison est de l’autre côté de la ville, mais avec les sens
interdits dans la vieille ville, il faut faire tout le tour.
Ce
n’est pas grave, nous avons le temps ! dit Jane.
— Oui !
Mais Viviane vous attend avec impatience, elle a hâte de rencontrer
des célébrités, dit-il en clignant de l’œil.
— Des
célébrités, c’est vite dit, on est passé une fois au journal…
— Vous
êtes passé en boucle pendant deux jours, mais vous avez frustré
les journalistes avec votre réponse : On ne se souvient de
rien !
— C’est
une réalité, pour nous cela ne nous a pas semblé durer plus d’une
journée…
— Je
le sais, ne vous inquiétez pas. J’ai connu ce genre de situation
aussi, mais nous en parlerons en dînant.
Sans
leur laisser le temps de répondre, il enchaîna sur les divers
monuments qu’ils longeaient. Il leur expliqua que la cité avait
été construite en étoile depuis le monastère qui en était le
centre et qu’au sommet de chaque pointe, se trouvait un temple. Le
manoir du professeur avait été construit sur un de ces antiques
lieux de culte ainsi que sa maison. Il ajouta que la pointe au nord
de la ville, le couvent et le cratère du pic de Taranis étaient
parfaitement alignés.
— Vous
verrez que cette ville regorge de symbole ésotérique à qui sait
regarder…
— Pourtant
ce qui en fit sa renommée fut plus ses marins et ses armateurs que
la magie… l’interrompit Luc.
— Oui
c’est vrai ! Mais je pense que cette intrépidité de nos
marins fut encouragée par certaines personnes qui avaient intérêt
à ce que l’attention des gens ne soit pas braquée vers eux…
D’ailleurs les touristes qui viennent, ne prêtent pas attention au
manoir du comte, au monastère et encore moins à ma maison. Ils
viennent pour la plage, les histoires de marins, d’aventuriers et
en hiver pour le ski sur les pentes du Taranis.
— Cet
hiver, ils ont dû être frustrés, non ? dit Jane
Elle
regardait vers le sud, les derniers rayons du soleil éclairaient
le sommet du volcan. Les récentes cendres volcaniques lui donnaient
une couleur apocalyptique avec les nuages rouges qui entouraient son
sommet.
— Vous
n’avez pas eu peur lors de l’éruption de l’automne ?
Les
vents ont poussé le nuage de cendres vers le sud-est, elles ont
juste recouvert la forêt qui s’étalait sur ses flancs, mais ce ne
fut pas une éruption violente. Par sécurité, la station de ski n’a
pas ouvert, mais rien de comparable au Pavin. Et chose étrange, tout
s’est arrêté le jour de votre réapparition.
— Le
hasard ! souffla Luc.
— Oui !
Le hasard sûrement, mais nous arrivons !
Gérald
s’engagea sur une allée gravillonnée et entra la voiture dans le
garage attenant à la maison, une villa d’architecte de
l’après-guerre tout en cube.
Dans
le salon, Viviane les attendait souriante.
— Merci
pour votre accueil, dit Jane en souriant.
Répondant
à son sourire, leur hôtesse lui répondit :
— De
rien ! Installez-vous. J’ai préparé quelques petites choses
à grignoter pendant que vous nous raconterez vos aventures. Je crois
que nous avons beaucoup de choses en commun.
Les
deux jeunes gens étaient de plus en plus déboussolés. Pendant que
Gérald ouvrait une bouteille de Sauternes d’un grand millésime,
ils s’assirent autour de la table basse recouverte de petits
amuse-gueules.
— Que
voulez-vous dire par : « nous avons beaucoup de choses en
commun » ?
Viviane
sourit à Luc.
— Gérald
est le descendant d’une famille qui depuis toujours veille sur
certains lieux “magiques”. Quand je l’ai rencontré, il m’a
fait visiter et il vous conduira à des grottes qui devraient vous
rappeler quelque chose.
Jane
se tourna vers leur hôte.
— Oui !
Quand j’ai laissé la carte des catacombes à Thibault, je pensais
que ce serait lui qui découvrirait cette pièce. J’ai été très
surpris de vous découvrir à la télé.
— Mais
pourquoi lui ?
— Parce
qu’avec son chef, Paul, il a déjà exploré les entrées du
sur-monde. Ils n’ont pas la possibilité de franchir les portails
comme vous l’avez fait, mais il pouvait les étudier.
— Oui
nous l’avons traversé grâce à la pierre, mais qu’est-ce que
cela change ?
— Pour
traverser ses passages, il faut posséder une pierre comme celle que
vous aviez ou alors être un “Appelé” ou un de ses descendants.
— Ce
n’est pas si simple ! compléta Gérald. Il faut descendre
d’un Appelé, c’est sûr, mais il faut aussi que les gènes de
cet Appelé ne soient pas trop dilués.
— Athéna
nous a parlé des “Appelés”, en effet !
Les
mots de Jane figèrent Gérald et Viviane. Il fut le premier à se
remettre.
— Vous
avez rencontré la déesse Athéna ?
— Oui
lorsque nous avons franchi le portail. C’est elle qui nous a sauvés
des griffes d’une envoyée du comte Van Dyck.
— La
situation doit être plus grave que je ne le pensais alors, dit-il en
frissonnant. Pour qu’une déesse en personne intervienne, c’est
que le professeur Van Dyck est bien près de réaliser ses sombres
desseins. Que vous a-t-elle dit ? Vous a-t-elle confié quelque
chose comme ceci ? Acheva-t-il de dire en sortant de sous sa
chemise une pierre aussi verte que ses yeux.
— Vous
êtes inquiétant. Que désire-t-il tant que cela ? Athéna nous
a dit qu’il était un Appelé, il peut donc voyager comme il
l’entend au travers des portails.
— En
théorie, oui ! Mais quand il a commencé à vouloir modifier le
cours de l’histoire selon son envie et non pour accompagner
l’évolution de l’Humanité, il a perdu ce pouvoir de voyager.
— Vous
aviez dit que c’était quelque chose de génétique…
— En
effet, mais il existe une puissance bien supérieure à celle des
dieux et des déesses… et c’est cette puissance que le conte Van
Dyck veut défier et mettre à mal.
— Comment
peut-il faire ? On a tous été témoin de la puissance
d’Athéna ! Et je ne suis même pas sûre qu’Athéna y ait
été pour grande chose, c’est plutôt le combat entre Keireen et
Sophia qui a dégagé toute cette énergie.
— Keireen !
Vous dites ?
— Oui
Keireen a surgi derrière nous au moment où Jane a posé la pierre
dans l’œil de la chouette…
— Attendez !
J’ai du mal à vous suivre. Reprenez votre histoire dès le début,
à partir du moment où Thibault vous a donné une copie de la carte.
Luc
raconta une nouvelle fois leurs aventures. Gérald écoutait et il
demandait des précisions sur ce qu’il avait pu ressentir ou voir à
certains moments bien précis. Tout en parlant, il réfléchissait à
ce qu’ils allaient bien pouvoir faire pour contrecarrer les plans
machiavéliques de cet homme.
— Avez-vous
remarqué des chats ou des gros félins ?
— Oh
oui ! s’exclama Jane. Lors de notre deuxième visite dans les
catacombes, j’ai cru apercevoir un gros chat orangé.
— Ce
n’est pas bon signe !
— Pourquoi ?
— Il
s’agit de l’âme damnée du comte. C’est lui qui se charge de
toutes les basses besognes.
— C’est
juste un gros chat !
— Oh
non ! intervint Viviane. Ce n’est pas un gros chat !
C’est un démon, une créature infernale.
— Oui !
Comme vous l’a dit Athéna, le professeur a utilisé ses pouvoirs
pour attirer vers lui et les asservir à ses besoins des créatures
du sur-monde. Si vous me dites que vous avez dû affronter Keireen
cela veut dire que ses pouvoirs ont terriblement augmenté. En disant
cela, il regarda sa compagne. Peut-être est-ce lié à toutes les
livraisons que tu as faites pour lui au couvent lors des premiers
mois de ton arrivée ?
Viviane
baissa le regard comme une enfant prise en faute.
— Je
ne le savais pas. Cela faisait partie de mon contrat de location,
assurer des livraisons pour lui en échange de ma chambre.
— Je
le sais ma chérie, je ne t’en veux pas. Tu ignorais qui était
vraiment le compte…
— Et
il est si charismatique…
— Il
se fait tard, conclut Gérald. Nous devrions aller nous coucher et
nous verrons demain matin ce que nous pouvons faire.
Ils
ramassèrent les restes du repas et Gérald leur fit rapidement
visiter la maison avant de les accompagner dans leur chambre. C’était
une sorte de petit appartement indépendant en duplex dans un des
cubes satellites du bâtiment principal.
— Vous
serez au calme ici. Avec Viviane, nous occupons le satellite opposé.
Installez-vous tranquillement, et à demain !
— À
demain et merci Gérald ! lui dirent-ils.
Jane
et Luc ne purent résister à la tentation d’admirer le spectacle
nocturne que leur offraient la ville et la baie.
— C’est
vraiment magnifique, j’espère que demain, nous pourrons faire un
tour dans le centre-ville.
— Oui,
j’en suis sûr. Nous sommes là pour quelques jours et nous allons
en profiter.
— Ce
clocher m’intrigue… dit Jane en montrant le couvent. On a
l’impression qu’il n’a rien à faire ici. Regarde, ses pierres
noires tranchent avec la couleur des autres bâtiments.
— Nous
irons demain pour voir cela de plus près. Je suis fatigué ce soir !
lui répondit Luc en s’étirant et en s’allongeant sur le lit.
— Luc !…
Viens voir !… Ah, trop tard !
— Qu’y
a-t-il ?
— J’ai
cru voir passer le félin qui j’avais aperçu dans les catacombes.
Luc
se releva et rejoignit sa compagne près de fenêtre.
— Où
cela ?
Jane
tendit le bras vers un bosquet qui cachait le mur d’enceinte.
— Derrière
ces arbustes…
— J’irais
voir demain matin, lui dit-il.
Ils
se couchèrent, mais leur sommeil fut parcouru de rêves étranges
qui les menaient du couvent, au volcan en passant par l’inquiétant
manoir du comte.