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jeudi 25 juin 2020

Le Voyage de Noces -07- Recherches

Michaël ne restait pas inactif. Dès son retour chez lui, il rassembla quelques hommes dans son salon pour mettre en place une stratégie pour retrouver ses amis.
Il n’avait aucun doute, ils avaient été enlevés par un groupe de rebelles qui opéraient depuis l'autre côté de la frontière. Il avait invité James et Mama So à venir habiter dans la grande demeure coloniale.
Il savait que les intuitions de cette femme étaient souvent justes. Il considérait que le cérémonial et les rites qu’elle déployait pour impressionner ceux qui venaient la voir étaient sûrement plus du décorum qu’utile mais il était important que les hommes pensassent que les esprits étaient de leur côté.
Vivant depuis toujours au milieu de ces gens, il était moins imperméable qu’Élodie à leurs croyances et il avait plusieurs fois eu l'occasion de voir Mama So en action.
Cette femme le surprenait à chaque fois. Ce soir, elle était penchée sur la carte de la région et devant les hommes qui restaient muets, elle plantait des punaises à différents endroits de la carte.
— Là ! C’est le lieu où Blaise et Jonah ont été tués…
Un peu plus loin, elle posa deux autres punaises pour indiquer les positions des captures d’Élodie et de Franck. Elle pointa ensuite le lieu du camp des rebelles.
Michael prit des photos qu’il envoya au colonel français qui l'avait reçu ainsi qu’au capitaine de l'armée gouvernementale. Il ne savait pas comment les deux hommes allaient prendre ces informations, mais un survol de cette zone ne coûtait rien pour les avions qui partaient en mission plus au Nord, avec la recrudescence de l'activité des rebelles.
Il se pencha sur la carte et regardait les punaises qui indiquaient selon Mama So les lieux de l'enlèvement de ses amis.
— Si Mama So a raison, et je ne vois pas pourquoi elle se tromperait, n'est-ce pas ?
Un murmure de confirmation parcourut l'assemblée autour de lui. Ils connaissaient tous les pouvoirs de cette femme étrange mais si chaleureuse.
— Donc, je reprends, selon Mama So, Franck a été enlevé à cet endroit, au pied de cette colline et Élodie près du sommet. Pourquoi étaient-ils séparés, on ne le saura que lorsque nous les aurons retrouvés. D'ici, il nous faudra une journée de voiture pour atteindre la fin de la route. Ensuite je pense qu'en marchant bien, une petite matinée de marche pour atteindre les lieux qui ne sont pas très éloignés. Ensuite, ce sera plus compliqué car s'il y a bien une route qui conduit là où ils seraient retenus en otage, nous risquons de tomber sur les brigands. Vous êtes toujours avec moi ?
En chœur, ils répondirent qu'ils le suivraient jusqu'à ce que ces bandits fussent mis hors d'état de nuire. Aucun d'eux ne voulait utiliser le terme de rebelles car s'ils avaient parfois combattu le pouvoir central, ils n'avaient jamais commis les exactions de ces milices.
— Tenez-vous prêts à partir demain à l'aube. Mama So et James vous resterez ici pour nous dire si vous avez des informations par la police ou l'armée.
— Oui Monsieur Michaël !
La pauvre femme ne se remettait pas de la mort de ses fils et elle était inquiète de la disparition du troisième. Elle n'arrivait pas à voir dans ses sorts ce qu'il était devenu. Il semblait avoir disparu, mais elle n'avait pas ressenti la douloureuse déchirure de la mort.
— Je les avais prévenus, dit-elle à son mari quand ils sont seuls dans leur chambre. Le Grand Serpent se réveille et la Déesse est en colère.
— Ce sont des blancs, ils ne connaissent rien à nos coutumes.
— Oh ! Ce n'est pas pour la jeune fille que je m'inquiète, elle est protégée, elle porte le sang de la déesse en elle, je l'ai senti dès que je l'ai vu… Elle est forte, elle va revenir.
— Pour qui t'inquiètes-tu alors ? lui demande-t-il en la serrant contre lui.
— Pour les habitants de la vallée. Le Grand Serpent va bientôt sortir et ils vont tous mourir. Comme dans la légende…
— C'est une histoire pour faire peur aux enfants et souviens-toi de ce que disait le vieil Albert, le père de Monsieur Michaël, ces gens avaient été pris par une éruption volcanique, c'est pour cela que l'on a retrouvé leurs corps statufiés.
— Non ! L'éruption a toujours lieue après le réveil du Grand Serpent. La Déesse et ses servantes réveillent le volcan pour endormir et emprisonner le Grand Serpent.
James comprit qu'il ne pouvait pas raisonner sa femme et ne la contredisait plus. Il la serra contre lui et la câlina avant de s'endormir. Même s'il ne partait pas avec Michaël, il voulait être debout pour préparer les affaires de celui qu'il avait connu tout petit.
Resté seul dans le salon, Michaël reçut un message du colonel français qui l'informait qu'il avait obtenu l'autorisation de sa hiérarchie pour mettre des hommes et des moyens à la recherche du couple disparu et qu'il le remerciait pour les informations de Mama So.
Michaël était content. Il savait que les militaires du capitaine étaient compétents, même s'ils n'étaient pas assez nombreux. Ils allaient mettre tout leur cœur pour mener les recherches et surtout pour détruire ce groupe de miliciens rebelles. L'appui de la technologie française était un atout non négligeable. Le survol de la vallée par les chasseurs dans l'après-midi avait calmé les villageois mais n'avait pas servi à grand-chose, du moins le pensait-t-il.
Il ne comprenait pas comment les rebelles avaient pu savoir qu'un couple de blancs voyageait dans cette vallée, si loin de leurs bases. Cela faisait des années qu'ils ne s'aventuraient plus dans cette région car ils savaient qu'ils seraient rapidement pourchassés et éliminés. Ils préféraient faire leurs pillages beaucoup plus loin où aucune résistance ne s'opposait à leurs incursions.
Il ne pouvait y avoir qu'une explication, pensait-il. Quelqu'un leur avait signalé la présence d’Élodie et de Franck au village et le trajet de leur excursion. Peu de personnes étaient au courant de ce safari-photo, James et ses fils. Il écarta aussitôt le majordome de sa liste, il ne l'aurait pas trahi, c'était un homme fidèle. Ses fils ? Mais pourquoi ? Les deux aînés venaient d'être assassinés, il ne restait plus qu'Armand, le plus jeune dont Mama So ne retrouvait pas la trace.
Ils en sauraient plus sur place.
Après plusieurs heures de route, ils arrivèrent là où il avait déposé le petit groupe quelques jours plus tôt. L’espace était déjà investi par des véhicules militaires et quelques policiers.
— Bonjour Monsieur Michaël, nous attendions votre arrivée. Le capitaine est dans la tente là-bas.
Michaël se rendit dans la tente indiquée par le soldat et entra.
— Bonjour, mon capitaine ! Du nouveau ?
— Hélas ! Rien de plus que ce que nous savions. Les deux hommes ont été hachés menus par plusieurs rafales d'armes automatiques, au moins trois hommes. Ce qui nous a surpris, c’est qu’ils n’ont pas pris le temps de fouiller le camp comme s’ils avaient été surpris…
— Comment cela ?
— Nous avons retrouvé l'ordinateur de mademoiselle Élodie et une partie de son matériel photographique. Je ne suis pas un spécialiste, mais il y en a pour une petite somme…
— Et vous avez trouvé quelque chose ? Des indices ?
— Sur place, juste les douilles de la fusillade et les traces de pas des assassins qui sont montés vers le sommet là où Monsieur Franck et Mademoiselle Élodie ont été kidnappés. Je crois que nous ne trouverons rien de plus… Hélas !
— Serait-ce des hommes du Général N'Gopba ?
— Difficile à dire, ils ont l'habitude de signer leur passage de manière plus sanglante et en Général, ils pillent tout ce qu’ils peuvent.
— Des braconniers ? Des contrebandiers ?
— Non plus, je vous le dis, rien n’a été volé...
Ces révélations laissaient Michael perplexe. Cet enlèvement lui semblait de plus en plus mystérieux.
— Puis-je monter avec mes hommes jusqu'au campement ? De plus c’est du matériel que je leur avais prêté, j’aimerais le récupérer.
— Bien sûr, allez-y, je vous l'ai dit, nous n'avons plus rien à tirer du campement.
— Et pour l'ordinateur et le matériel de mon amie ?
— Hélas ! C’est une pièce à conviction…
Michael ne se faisait pas d'illusions, le capitaine le revendrait sûrement au marché noir. Mais s’il voulait conserver de bonnes relations il devait se montrer conciliant.
En sortant de la tente, le capitaine héla ses hommes et ils prirent la direction du campement. Il avait emmené avec lui le meilleur pisteur du village et il lui avait demandé de lui signaler tout ce qui lui semblerait suspect.
Là où il avait fallu plusieurs heures de marche à Franck et Élodie qui s’étaient souvent arrêtés pour prendre des photos, Ils ne mirent que deux heures.
— Alors Vivien, qu’as-tu vu ?
— Rien de spécial Monsieur Michael, mais il flotte dans l'air une odeur de très grande peur…
—J’ai l'impression que plus nous nous approchons et plus cette odeur est forte… Mais je ne reconnais pas l'animal qui a pu créer une telle panique.
Quelques minutes plus tard, ils découvraient le camp. Les impacts de balles avaient déchiqueté les feuilles et les branches près de l'endroit où les deux jeunes gens étaient morts.
Les tentes avaient été endommagées mais ils pourraient les utiliser. Les vivres et le matériel étaient intacts, seul l'ordinateur et le matériel photo avaient disparu.
Il déplie la carte sur la carte et il examina les points notés par Mama So. Il leur faudrait une heure pour monter là où Franck avait été enlevé et une demi-heure de plus pour atteindre le point de disparition d'Elodie.
Il était trop tard pour faire cela ce soir. La nuit tombait vite dans ces régions.
— Monsieur Franck ! Venez voir ! Vite !
La voix de Vivien l'appelait à quelques dizaines de mètres du camp. Il arriva à petites foulées et regarda au bout du doigt du pisteur.
— Regardez ces traces !
Il se pencha pour regarder les empreintes au sol. La végétation était écrasée et cassé. Cela ressemblait aux traces de pas d'un gros animal.
— On dirait un gros lézard !
— Oui, Mais je n’en ai jamais vu d'aussi gros. Il doit bien faire dans les deux cent cinquante kilos si je me fie à leur profondeur. Et, je sais maintenant que l'animal que je cherchais, c’est ce gros lézard.
Michael était toujours impressionné par la capacité de Vivien à décrire avec précision les animaux qu’il pistait. En général, Il ne se trompait pas de plus de cinq kilogrammes dans l’estimation de la masse d’un animal.
— C’est la première fois que je vois ce genre de traces et que je rencontre cet animal. Puis-je le pister un peu ? demanda-t-il tout excité.
— Oui, mais ne t’éloigne pas de trop, la nuit ne va pas tarder. Et on ne sait pas si cette bête est dangereuse ou pas !
— Vous parlez au meilleur pisteur de la forêt… Même par une nuit sans lune, je retrouverais le camp.
— File ! Lui lança-t-il en souriant.
Avec les cinq autres hommes, il nettoya le camp un peu bousculé par les militaires et les policiers et installa une autre tente pour dormir. Il devait reconnaître que les fils de James avaient fait du beau boulot pour aménager le campement.
Un des hommes qui se reposait après la remise en état du campement, sursauta alors qu’il buvait sa bière.
— Que se passe-t-il ?
— On nous observe…
Aussitôt, les hommes se baissèrent et attrapèrent leurs armes sans un bruit.
D’un signe de la main, celui qui les avait alertés leur montra un mouvement suspect dans la végétation. Michaël leur demanda par geste de baisser leurs armes et d’attendre. Ils n’avaient aucune raison de tirer sur un animal et encore moins sur Vivien qui pourrait revenir silencieusement.
L’origine de leur méfiance apparut. Armand émergea en titubant de la forêt et s’effondra devant eux. Aussitôt, ils se portèrent à son aide et l’installèrent sous une tente. Le jeune homme était hagard, les yeux vides de toute expression. Michaël essayait de lui parler mais il ne semblait pas comprendre.
Un seul mot sortait de sa bouche, “joka”. Un mot qu’il répétait à chaque question que Michaël lui posait.
— Il est possédé, dit un des hommes.
— Possédé, Je ne sais pas, mais il a été choqué… laissons-le se reposer.
Ils prirent leur repas dehors en mangeant une antilope des forêts que l’un d’eux avait abattu. Ils avaient laissé la tente où Armand était alité ouverte afin de pouvoir le surveiller. Ils l’entendaient gémir et répéter ce mot “joka” régulièrement.
Michael se demandait si Mama So n’avait pas raison en parlant du réveil du Grand Serpent. Il repensait aux légendes que lui racontait sa grand-mère quand il était enfant. Des légendes qu’elle tenait de sa grand-mère alors l’épouse du chef de la tribu des hommes qui l’accompagnaient.
Il y avait très longtemps bien avant que la mémoire des hommes ne fut gravée sur les pierres ou couchée sur le papier, la cupidité d’un homme avait réveillé un grand serpent. Ce monstre ravageait la région, il mangeait le bétail, il détruisait les récoltes et surtout il tuait les hommes qui osaient le défier. Il n’avait pas besoin d’armes, de dents ou de griffes. Son regard pétrifiait les hommes qui devenaient fous et qui finissaient par mourir de peur.
La venue de la Déesse du volcan avait permis de capturer ce grand serpent et de le renvoyer dans son sommeil duquel il n’aurait jamais dû sortir.
Sa grand-mère lui avait aussi dit que son ancêtre qui avait vaincu le grand serpent avait été acclamé par la tribu qui en avait fait son chef. Depuis le culte de la déesse salvatrice s’était imposé à la tribu qui la remerciait ainsi de son aide. Mais dans l’ombre, des adorateurs du Grand Serpent sévissaient toujours. Ils espéraient le retour du monstre qui leur promettait richesse et puissance.
Un cri d’Armand le sortit de ses pensées.
Joka inichukua, le dragon m’emmène…
Il eut une dernière convulsion et il retomba inerte sur le lit. Les yeux vitreux, son corps flasque, le cœur avait cessé de battre. Le jeune homme venait de mourir.
L'un de ses amis lui ferma les yeux et murmura la phrase rituelle de la tribu. "Il a rejoint la Déesse."
Les cinq hommes restèrent immobiles à le veiller quelques minutes.
Ce fut à ce moment que Vivien réapparut, excité et effrayé.
Ils retournèrent tous à la table et en se restaurant, il leur raconta ce qu’il avait découvert. La piste de l’animal lui avait permis de remonter pendant quelques kilomètres vers le volcan. Mais pas dans la direction où Franck et Élodie avaient été enlevés, plutôt vers les falaises et ses grottes sombres et labyrinthiques. Il avait vu les carcasses d’animaux divers qui semblaient avoir été dévorés par une mâchoire de crocodile. Il voulait se rapprocher plus près de la falaise, mais quand il avait croisé les corps des tueurs des enfants de James, il avait pris peur et il avait renoncé.
— Pourquoi, toi qui es le plus intrépide de tous ?
— Oui, Monsieur Michael, intrépide mais pas fou… je veux avoir une femme et des enfants…
Ses amis rirent autour de la table ce qui fit descendre la tension d’un cran.
— Leur regard dans la mort, Monsieur Michaël ! Leur regard… Ils ont vu le diable…
Vivien dont les parents étaient devenus les membres d’une église évangélique ne croyait plus à la Déesse protectrice de ses ancêtres mais à Dieu et au diable.
— Comme Armand, dit alors celui qui avait fermé les yeux de son ami.
— Oui!  Comme Armand. Que se passe-t-il Monsieur Michael ?
— Je l’ignore pour le moment, mais je compte bien le découvrir. Allons dormir, demain nous monterons sur la colline pour découvrir ce qui s’est passé pour Franck et Élodie.

mercredi 24 juin 2020

Le Voyage de Noces -06- La Fuite

Le matin, elle voyait partir quelques hommes avec des pick-up plus ou moins récents mais surtout dépareillés, des véhicules volés lors de raids. Toujours le même schéma de départ : des commandos de quatre véhicules dont deux chargés d’hommes, un avec une mitrailleuse lourde sur le plateau et un dans lequel un des lieutenants du Général prenait place.

Quatre de ces groupes partaient pour faire des razzias dans les environs tandis qu’un cinquième restait au camp pour le protéger et garder les prisonniers. Le groupe de garde changeait tous les jours. De temps à autre Élodie entendait des coups de feu puis le rire des hommes. De sa case, elle ne pouvait pas voir sur quoi ils tiraient. Il ne valait d’ailleurs mieux pas car il s’agissait parfois de prisonniers dont le geôlier laissait volontairement la porte ouverte. Ils tentaient de fuir et les gardes s’amusaient à les tirer comme des lapins.

Cette routine quotidienne des hommes était juste rompue par le passage des avions au-dessus du camp. C’était sûrement en lien avec leur enlèvement, pensait-elle. Mais elle savait aussi que zones de combats importantes se trouvaient un peu plus au nord.

Elle n’avait plus revu Armand depuis le jour où ces hommes lui étaient tombés dessus. Qu'étaient-ils devenus, lui et ses frères ?

Cette nuit-là, elle regardait Franck qui geignait dans son sommeil, même s’il allait mieux, il avait toujours de la fièvre. Il lui faudrait des antibiotiques mais Élodie ne voulait rien demander au Général. Ketia lui avait annoncé qu’il l'autoriserait à se promener dans le camp dès le lendemain, à la seule condition qu’elle ne chercha pas à s’enfuir. Mais où pourrait-elle aller ? Elle ne laisserait pas Franck blessé derrière elle.

Pour la première fois depuis son arrivée dans ce camp, elle s’endormit l’esprit détendu. La blessure de son mari cicatrisait bien.

Au petit matin, le camp était en effervescence. Deux hommes réveillèrent Élodie et Franck et leur attachèrent les poignets dans le dos avant de les pousser hors de leur case. Ils les firent s’agenouiller pour attendre. Avec horreur, ils virent les rebelles rassembler les autres prisonniers dans un coin du camp et les abattre sans pitié. Élodie fut prise d’une nausée qu’elle ne put retenir.

Ils massacraient sans distinction les hommes, les femmes et les enfants. Elle les vit incendier les cases et détruire les pick-up. Des bidons de carburant explosaient à l’autre bout du camp. Ils n’avaient gardé que les armes et les munitions.

Une fois en ordre de marche, ils les firent se lever. Un des chefs, hilare, poussa Ketia auprès d’Élodie qui fut soulagée de voir que sa seule amie ici était en vie. La jeune fille était en larmes, l’homme était en train de s’amuser avec elle. C’était peut-être cela qui l’avait sauvée puisqu'elle n’avait pas dormi avec les autres prisonniers.

Ils entamèrent alors une marche à travers la forêt en direction du volcan qui dominait les Monts Brumeux. Après plusieurs heures de marche, Franck qui était resté silencieux, grimaçait. Sa blessure s’était à nouveau ouverte et il savait qu’il ne pourrait plus tenir ce rythme. Il tomba au sol, Un homme l’obligea à se relever, il titubait.

Comme elle n’en pouvait plus de le voir ainsi, Élodie interpella le Général.

— S’il vous plaît faîtes quelque chose ! Il ne peut plus marcher… Sa blessure s’aggrave.

Il la regarda de haut. Il savait qu'il tirait les ficelles et que la jeune femme qui lui faisait face ne pouvait rien exiger.

Je ferai tout ce que vous voudrez.

Vraiment tout ?

— Oui, vraiment tout.

Elle se mit à genoux implorante. Il lui caressa le visage avec son inséparable cravache.

— Bien ! Alors mes hommes vont l’aider car on ne peut pas s’arrêter. Le Grand Serpent nous appelle.

En réalité, il était talonné de près par les troupes gouvernementales. Elles étaient aidées par des hommes des sections spéciales et elles avaient retrouvé la trace du jeune couple. Elles voulaient les libérer et en même temps neutraliser le danger de la milice du Général N'Gopba. Il savait que la découverte des corps au camp allait ralentir ses poursuivants mais aussi renforcer leur détermination. Il se gardait bien de donner des nouvelles à la jeune femme, il ne fallait pas qu’elle eut trop d’espoir.

Il aboya quelques ordres dans sa langue et des hommes improvisèrent un brancard avec des branches et des feuilles. Ils allongèrent Franck dessus et la marche reprit. Élodie marchait à côté du brancard en tenant la main de son mari.

A la fin de l’après-midi, les hommes du Général investirent plusieurs grottes dans le fond d’une profonde gorge étroite envahie par la végétation luxuriante. Ils installèrent le camp et le fortifièrent du mieux possible pour éviter toute surprise pendant la nuit. Ils avaient piégé le chemin qu’ils avaient emprunté et dans cette région escarpée, il y avait peu de chance que leurs poursuivants osassent les suivre dans l’obscurité.

Alors que le calme était tombé sur le campement, une ombre furtive malgré sa masse s’approchait d’Élodie endormie.

— Debout…

Secouée et tirée, elle se réveilla en sursaut et s’apprêta à crier quand une main se plaqua sur sa bouche.

— Tu m’as promis de faire tout ce que je veux pour que j’aide ton mari, alors suis moi et pas un mot.

Elle reconnut la voix du Général et ce fut en tremblant qu’elle le suivit.

Il la traînait plus qu'elle ne le suivait jusqu'à la grotte où il avait installé la paillasse qui lui servait de lit. Il la jeta dessus et il profita de son état de stupeur pour lui attacher la cheville avec une corde à une lourde malle et ses poignets aux dessus de la tête.

— Ainsi, je serais sûr que tu ne chercheras pas à t’échapper quand je dormirai.

Élodie le regardait avec de grands yeux. Il rigolait grassement.

— Ah oui ! Je ne t’ai pas dit, Mais tu viendras dormir avec moi toutes les nuits. Ça fait longtemps que je n’ai ni dormi ni baisé avec une blanche.

— Non je vous en prie, dormir je veux bien, Mais pas de sexe… s’il vous plaît !

— C’est toi qui t’es engagée la première alors pas de blague sinon ça pourrait mal se finir.

Élodie le vit commencer à se mettre nu. Elle était dégoûtée par ce qu’elle voyait. Rien dans cet homme ne l'attirait.

— A ton tour… À oui c’est vrai, tu ne peux pas.

Il lui ouvrit alors son chemisier et arracha son soutien-gorge. Il joua un peu avec la poitrine de la jeune femme avant de lui retirer son short et sa culotte. Quasiment nue et sans défense, elle était obligée de subir les assauts répétés de cet homme immonde. Il finit par s'endormir sur la jeune femme en larmes. Telle qu'elle était ligotée elle ne pouvait qu’attendre le réveil de son violeur et observer la grotte où elle était.

Elle remarqua alors, que le porte bonheur de Mama So luisait faiblement dans l'obscurité. Elle se demandait pourquoi car quand elle l'avait examiné un jour dans son cachot, elle ne lui avait rien trouvé de spécial. C'était juste des lanières de cuir tressées autour d'un morceau de granit. Elle avait eu plusieurs fois envie de le jeter mais au moment où elle allait le retirer de son cou, elle avait toujours été interrompue. Ce fait nouveau la questionnait.

Sans qu’elle en comprît la raison, cette lueur lui redonna de l'espoir. Elle se sentait sale à cause de cet homme qui ronflait sur elle, et qui grognait comme un porc pendant qu’il la violait. Il l'avait même frappée car il l’avait trouvée trop passive. Elle pleurait en silence, elle ne voulait pas provoquer sa colère une nouvelle fois.

Au petit matin, il la réveilla brutalement en exigeant une gâterie qu’elle se força à lui donner avant de la ramener auprès de Franck toujours endormi et fiévreux. Elle eut juste le temps avec Ketia de nettoyer la blessure de son mari avant que les miliciens ne levassent le camp pour continuer à marcher.

La jeune fille qui avait compris ce qu’Elodie avait subi pendant la nuit, resta à ses côtés et lui tint la main le plus souvent possible au cours de leur progression dans le sentier de plus en plus escarpé. Elodie serrait les poings à chaque fois que l'un des hommes qui portait le brancard de Franck trébuchait. Elle aurait voulu leur dire de faire attention, mais le Général aurait profité de cette faiblesse.

Cela faisait maintenant quelques jours qu’ils marchaient. Leurs pas les rapprochaient du volcan qui crachait de plus en plus de cendres et de bombes volcaniques. Ils en étaient suffisamment proches pour entendre les explosions les plus violentes.

Les hommes du Général étaient partagés entre le soulagement de ne plus être suivis et la crainte du volcan. De même, Ketia tremblait à chaque explosion et serrait sa main dans celle d’Élodie qu’elle ne lâchait plus.

Élodie marchait comme une poupée mécanique. Les journées et surtout les nuits se ressemblaient. Elle n’avait plus de larmes pour pleurer. Elle ne trouvait même plus de réconfort à la présence de Franck que la fièvre emportait dans un délire loin de la réalité. Même si le Général était prêt à lui donner des médicaments, ils n'avaient plus d'antibiotiques depuis leur départ précipité du camp. Les hommes incapables d'avancer étaient abandonnés sur place ou abattus parce qu’ils auraient pu dévoiler leur destination finale.

Elle n’attendait plus rien des survols réguliers des avions au-dessus de la forêt, la végétation était si dense qu’ils devaient être invisibles.

Ce jour-là, elle fut surprise du lieu de leur bivouac. À part le premier soir où elle avait été violée, ils avaient toujours passé la nuit sous les frondaisons. Ce soir-là, le Général les guida vers une caverne au pied du volcan. Elle fut obligée de rassurer la jeune Ketia qui, accrochée à son bras, refusait de franchir le seuil de la grotte.

— C’est le domaine du Grand Serpent, il va tous nous tuer pour nous manger.

— Ce sont des légendes, lui répondit Élodie pas très rassurée par la présence du cratère à quelques centaines de mètres au-dessus d'eux.

Les hommes se répartirent dans les différentes salles de cette caverne. Il était clair que ce n’était pas leur première visite dans ce lieu.

Elodie comprit vite pourquoi ils avaient tout abandonné dans la vallée. Leur véritable camp de base était cette caverne et non celui où elle avait été emmenée, il y avait maintenant presque quinze jours.

Assise à côté de Franck, elle se faisait lentement à l'idée que s'ils n'étaient pas rapidement secourus, il ne survivrait pas longtemps.

— La Grande Déesse l'appelle… murmura Ketia.

— Je le crains, lui dit Élodie avec des larmes dans les yeux.

Elle ne connaissait pas cette Grande Déesse mais elle se doutait qu’il s’agissait de la divinité que priait la jeune fille le soir quand elle la voyait prise par le Général.

Compulsivement, elle jouait avec son pendentif. Ketia sursauta.

— Une larme de la Déesse.

— Que veux-tu dire ?

— Cette pierre qui brille, c’est une larme de la Déesse. La Déesse protège ses enfants grâce à ces pierres, elle les surveille et les protège ainsi. Elle va nous sauver.

Élodie sourit à la naïveté de son amie. Cartésienne et élevée dans une famille athée, elle ne croyait ni aux dieux, ni au diable et encore moins au surnaturel, Mais elle ne voulait pas faire perdre espoir à la jeune fille. Aucune déesse ne viendrait les sauver, mais des hommes sûrement.