jeudi 15 janvier 2026

Eruptions - 12 - Villégiature

 

Les jours qui suivirent, Luc et Jane se préparèrent pour ce court séjour sur la côte bretonne. En ce milieu de printemps, le soleil était au rendez-vous et ils espéraient pouvoir profiter de ce week-end prolongé. L’ami de Thibault leur avait proposé de les héberger chez lui. Il avait hérité d’une grande maison dans laquelle il vivait seul avec sa compagne et il avait de la place à revendre.

Gérald les attendait à la gare. Ils le reconnurent sans difficulté, car comme le leur avait précisé Thibault, il était toujours vêtu de noir et ses cheveux ébènes contrastaient avec la pâleur de sa peau. Mais ce qui impressionna le plus Jane, fut ses yeux d’un vert émeraude comme elle n’en avait jamais vu.

— Merci de nous accueillir ! dit Luc en le saluant.

— Les amis de Thibault sont mes amis et quand il m’a parlé de votre aventure et de votre quête, j’ai pensé que je pourrais peut-être vous aider.

Jane et Luc se regardèrent en se demandant ce que Thibault avait pu lui raconter. Il lui avait demandé d’être discret, car ils craignaient que si leur histoire s’ébruitait, ils auraient bien vite à leur trousse tous les amateurs d’ésotérisme.

— Disons que nous aimerions découvrir qui est ce fameux comte Van Dyck et quels sont les secrets qu’il cherche à dissimuler…

Gérald les attrapa rapidement par le bras en les conduisant jusqu’à sa voiture, un véhicule de collection datant des années soixante.

— Chut ! Ne dites pas ce nom trop fort ici. Il a des espions partout dans la ville…

Ils étaient de plus en plus intrigués, mais ils ne prononcèrent plus une parole avant d’être dans la voiture.

— Maintenant, nous pouvons parler tranquilles…

— Il est si dangereux ? interrogea Jane.

— Il n’est dangereux que pour les gens qui contrarient ses projets, sinon il ignore les autres.

— Mais qui est-il ?

— C’est un grand mystère, toujours est-il que sa famille est installée ici depuis des siècles et ce sont eux qui ont construit le manoir que vous pouvez voir sur la colline en face de nous, au milieu du quinzième siècle.

Ils découvraient cette bâtisse imposante et sombre dans le soleil couchant.

— Même si le château comme nous l’appelons ici et son parc sont toujours dans un parfait état et les haies taillées aux cordeaux, très peu de monde entre dans le parc.

— Il doit bien falloir du monde pour l’entretenir ?

— Vous avez raison, Luc. Mais le personnel d’entretien ne sort que rarement du parc. La seule personne qui en entrait et en sortait régulièrement est mon amie que vous verrez ce week-end. Le comte lui louait une chambre en échange de menus services.

Ils sourirent. Décidément, cela semblait si simple, à peine arrivé et ils allaient être en contact avec une personne qui connaissait le comte.

Gérald continuait sa visite touristique du centre-ville.

Ma maison est de l’autre côté de la ville, mais avec les sens interdits dans la vieille ville, il faut faire tout le tour.

Ce n’est pas grave, nous avons le temps ! dit Jane.

— Oui ! Mais Viviane vous attend avec impatience, elle a hâte de rencontrer des célébrités, dit-il en clignant de l’œil.

— Des célébrités, c’est vite dit, on est passé une fois au journal…

— Vous êtes passé en boucle pendant deux jours, mais vous avez frustré les journalistes avec votre réponse : On ne se souvient de rien !

— C’est une réalité, pour nous cela ne nous a pas semblé durer plus d’une journée…

— Je le sais, ne vous inquiétez pas. J’ai connu ce genre de situation aussi, mais nous en parlerons en dînant.

Sans leur laisser le temps de répondre, il enchaîna sur les divers monuments qu’ils longeaient. Il leur expliqua que la cité avait été construite en étoile depuis le monastère qui en était le centre et qu’au sommet de chaque pointe, se trouvait un temple. Le manoir du professeur avait été construit sur un de ces antiques lieux de culte ainsi que sa maison. Il ajouta que la pointe au nord de la ville, le couvent et le cratère du pic de Taranis étaient parfaitement alignés.

— Vous verrez que cette ville regorge de symbole ésotérique à qui sait regarder…

— Pourtant ce qui en fit sa renommée fut plus ses marins et ses armateurs que la magie… l’interrompit Luc.

— Oui c’est vrai ! Mais je pense que cette intrépidité de nos marins fut encouragée par certaines personnes qui avaient intérêt à ce que l’attention des gens ne soit pas braquée vers eux… D’ailleurs les touristes qui viennent, ne prêtent pas attention au manoir du comte, au monastère et encore moins à ma maison. Ils viennent pour la plage, les histoires de marins, d’aventuriers et en hiver pour le ski sur les pentes du Taranis.

— Cet hiver, ils ont dû être frustrés, non ? dit Jane

Elle regardait vers le sud, les derniers rayons du soleil éclairaient le sommet du volcan. Les récentes cendres volcaniques lui donnaient une couleur apocalyptique avec les nuages rouges qui entouraient son sommet.

— Vous n’avez pas eu peur lors de l’éruption de l’automne ?

Les vents ont poussé le nuage de cendres vers le sud-est, elles ont juste recouvert la forêt qui s’étalait sur ses flancs, mais ce ne fut pas une éruption violente. Par sécurité, la station de ski n’a pas ouvert, mais rien de comparable au Pavin. Et chose étrange, tout s’est arrêté le jour de votre réapparition.

— Le hasard ! souffla Luc.

— Oui ! Le hasard sûrement, mais nous arrivons !

Gérald s’engagea sur une allée gravillonnée et entra la voiture dans le garage attenant à la maison, une villa d’architecte de l’après-guerre tout en cube.

Dans le salon, Viviane les attendait souriante.

— Merci pour votre accueil, dit Jane en souriant.

Répondant à son sourire, leur hôtesse lui répondit :

— De rien ! Installez-vous. J’ai préparé quelques petites choses à grignoter pendant que vous nous raconterez vos aventures. Je crois que nous avons beaucoup de choses en commun.

Les deux jeunes gens étaient de plus en plus déboussolés. Pendant que Gérald ouvrait une bouteille de Sauternes d’un grand millésime, ils s’assirent autour de la table basse recouverte de petits amuse-gueules.

— Que voulez-vous dire par : « nous avons beaucoup de choses en commun » ?

Viviane sourit à Luc.

— Gérald est le descendant d’une famille qui depuis toujours veille sur certains lieux “magiques”. Quand je l’ai rencontré, il m’a fait visiter et il vous conduira à des grottes qui devraient vous rappeler quelque chose.

Jane se tourna vers leur hôte.

— Oui ! Quand j’ai laissé la carte des catacombes à Thibault, je pensais que ce serait lui qui découvrirait cette pièce. J’ai été très surpris de vous découvrir à la télé.

— Mais pourquoi lui ?

— Parce qu’avec son chef, Paul, il a déjà exploré les entrées du sur-monde. Ils n’ont pas la possibilité de franchir les portails comme vous l’avez fait, mais il pouvait les étudier.

— Oui nous l’avons traversé grâce à la pierre, mais qu’est-ce que cela change ?

— Pour traverser ses passages, il faut posséder une pierre comme celle que vous aviez ou alors être un “Appelé” ou un de ses descendants.

— Ce n’est pas si simple ! compléta Gérald. Il faut descendre d’un Appelé, c’est sûr, mais il faut aussi que les gènes de cet Appelé ne soient pas trop dilués.

— Athéna nous a parlé des “Appelés”, en effet !

Les mots de Jane figèrent Gérald et Viviane. Il fut le premier à se remettre.

— Vous avez rencontré la déesse Athéna ?

— Oui lorsque nous avons franchi le portail. C’est elle qui nous a sauvés des griffes d’une envoyée du comte Van Dyck.

— La situation doit être plus grave que je ne le pensais alors, dit-il en frissonnant. Pour qu’une déesse en personne intervienne, c’est que le professeur Van Dyck est bien près de réaliser ses sombres desseins. Que vous a-t-elle dit ? Vous a-t-elle confié quelque chose comme ceci ? Acheva-t-il de dire en sortant de sous sa chemise une pierre aussi verte que ses yeux.

— Vous êtes inquiétant. Que désire-t-il tant que cela ? Athéna nous a dit qu’il était un Appelé, il peut donc voyager comme il l’entend au travers des portails.

— En théorie, oui ! Mais quand il a commencé à vouloir modifier le cours de l’histoire selon son envie et non pour accompagner l’évolution de l’Humanité, il a perdu ce pouvoir de voyager.

— Vous aviez dit que c’était quelque chose de génétique…

— En effet, mais il existe une puissance bien supérieure à celle des dieux et des déesses… et c’est cette puissance que le conte Van Dyck veut défier et mettre à mal.

— Comment peut-il faire ? On a tous été témoin de la puissance d’Athéna ! Et je ne suis même pas sûre qu’Athéna y ait été pour grande chose, c’est plutôt le combat entre Keireen et Sophia qui a dégagé toute cette énergie.

— Keireen ! Vous dites ?

— Oui Keireen a surgi derrière nous au moment où Jane a posé la pierre dans l’œil de la chouette…

— Attendez ! J’ai du mal à vous suivre. Reprenez votre histoire dès le début, à partir du moment où Thibault vous a donné une copie de la carte.

Luc raconta une nouvelle fois leurs aventures. Gérald écoutait et il demandait des précisions sur ce qu’il avait pu ressentir ou voir à certains moments bien précis. Tout en parlant, il réfléchissait à ce qu’ils allaient bien pouvoir faire pour contrecarrer les plans machiavéliques de cet homme.

— Avez-vous remarqué des chats ou des gros félins ?

— Oh oui ! s’exclama Jane. Lors de notre deuxième visite dans les catacombes, j’ai cru apercevoir un gros chat orangé.

— Ce n’est pas bon signe !

— Pourquoi ?

— Il s’agit de l’âme damnée du comte. C’est lui qui se charge de toutes les basses besognes.

— C’est juste un gros chat !

— Oh non ! intervint Viviane. Ce n’est pas un gros chat ! C’est un démon, une créature infernale.

— Oui ! Comme vous l’a dit Athéna, le professeur a utilisé ses pouvoirs pour attirer vers lui et les asservir à ses besoins des créatures du sur-monde. Si vous me dites que vous avez dû affronter Keireen cela veut dire que ses pouvoirs ont terriblement augmenté. En disant cela, il regarda sa compagne. Peut-être est-ce lié à toutes les livraisons que tu as faites pour lui au couvent lors des premiers mois de ton arrivée ?

Viviane baissa le regard comme une enfant prise en faute.

— Je ne le savais pas. Cela faisait partie de mon contrat de location, assurer des livraisons pour lui en échange de ma chambre.

— Je le sais ma chérie, je ne t’en veux pas. Tu ignorais qui était vraiment le compte…

— Et il est si charismatique…

— Il se fait tard, conclut Gérald. Nous devrions aller nous coucher et nous verrons demain matin ce que nous pouvons faire.

Ils ramassèrent les restes du repas et Gérald leur fit rapidement visiter la maison avant de les accompagner dans leur chambre. C’était une sorte de petit appartement indépendant en duplex dans un des cubes satellites du bâtiment principal.

— Vous serez au calme ici. Avec Viviane, nous occupons le satellite opposé. Installez-vous tranquillement, et à demain !

— À demain et merci Gérald ! lui dirent-ils.


Jane et Luc ne purent résister à la tentation d’admirer le spectacle nocturne que leur offraient la ville et la baie.

— C’est vraiment magnifique, j’espère que demain, nous pourrons faire un tour dans le centre-ville.

— Oui, j’en suis sûr. Nous sommes là pour quelques jours et nous allons en profiter.

— Ce clocher m’intrigue… dit Jane en montrant le couvent. On a l’impression qu’il n’a rien à faire ici. Regarde, ses pierres noires tranchent avec la couleur des autres bâtiments.

— Nous irons demain pour voir cela de plus près. Je suis fatigué ce soir ! lui répondit Luc en s’étirant et en s’allongeant sur le lit.

— Luc !… Viens voir !… Ah, trop tard !

— Qu’y a-t-il ?

— J’ai cru voir passer le félin qui j’avais aperçu dans les catacombes.

Luc se releva et rejoignit sa compagne près de fenêtre.

— Où cela ?

Jane tendit le bras vers un bosquet qui cachait le mur d’enceinte.

— Derrière ces arbustes…

— J’irais voir demain matin, lui dit-il.

Ils se couchèrent, mais leur sommeil fut parcouru de rêves étranges qui les menaient du couvent, au volcan en passant par l’inquiétant manoir du comte.

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