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jeudi 22 octobre 2020

Fantômes -09- Libération

  

Quelques semaines plus tard, le message de Natacha auprès de Paul était bien passé. Elisabeth avait été convaincue d’accepter la présence de Laurence. Elle comprenait que le désir de cette femme pour son fiancé avait été exacerbé par les fantômes.

Ils se retrouvèrent donc tous en cette veille de Samaïn ou de Toussaint dans le manoir de Tante Janis. Madame Rose était stupéfaite par ce qu’elle y découvrait. Malgré sa jeunesse africaine au milieu des grigris et autres talisman, elle n’en croyait pas ses yeux.

Elle avait tout de suite reconnu en Gérald, un homme particulier. Elle savait que son apparente jeunesse était due à un terrible sacrifice. Mais elle reconnaissait en lui un homme de pouvoir.

Parmi eux seuls Paul et Thibault ne possédaient aucune particularité surnaturelle. Elisabeth comme sa mère était consciente de leur différence sans en comprendre la nature, Laurence était possédée par la partie maléfique de l’esprit de l’oncle Pierre. Il y avait aussi les fantômes qui les entouraient sans oser se manifester. Ils ressentaient la présence de toutes ces pouvoirs dans le manoir.

Tous étaient réunis dans le grand salon autour de la cheminée où ils avaient allumé un feu pour couper le froid lié au premières gelées de l’automne.

— Dès que nous serons prêts, nous monterons à la source pour préparer le rituel que je vais devoir accomplir.

Un silence de plomb tomba alors sur la pièce. Même les quelques oiseaux qui chantaient encore en cette période de l'année ne se faisaient plus entendre. Laurence ne ressentait pas le mouvement des spectres autours d'eux. Ils attendaient tous les paroles que Gérald allait prononcer.

— Comme vous le savez tous maintenant, cette demeure, la source et la caverne sont un point de passage entre notre monde et un des plans du sur-monde. Natacha et Elisabeth, vous êtes les descendantes directes des grandes prêtresses qui étaient les gardiennes de ce sanctuaire et de la porte. A ce titre, vous ne pouvez pas rester loin de ce lieu sans ressentir un manque. Au bout d'un moment plus ou moins long, vous devez impérativement revenir, n’est-ce pas ?

Les deux femmes ne répondirent pas, Gérald avait raison. Elles ne pouvaient pas dire le contraire, elles avaient besoin de se ressourcer dans cette maison régulièrement. Gérald continua son exposé.

— Avec Madame Rose qui était autrefois une prêtresse de la Déesse dans son pays et Laurence qui habitée par une entité surnaturelle, nous sommes donc cinq à être détenteur de pouvoir…

— Et nous ? demanda Paul. Comment allons-nous pouvoir vous aider ?

— Exactement comme je pensais le faire la première fois où je suis venu. J’ignorais alors que nous serions aussi nombreux à détenir ces facultés. Autour de la source, il y a cinq pierres qui forme un pentagramme dont la source est le centre. Paul et les femmes, vous vous tiendrez chacun sur une pierre. Moi, je serai au centre et Thibault, tu veilleras à ce que rien ne nous perturbe pendant que je ferai le rituel…

— En quoi consiste ce rituel et que va-t-il se passer ?

— Il est simple, il s’agit juste de réciter une invocation avec la pierre que j’ai sur moi. Si tout se passe normalement, une ouverture se fera entre notre monde et le monde des morts et les fantômes pourront passer dans le plan qui devrait être le leur.

— Mais pour la chose qui me hante ? questionna Laurence.

— Pour elle, cela sera du ressort de Madame Rose, Elisabeth et Natacha. Elles pourront appeler l’entité qui habite la source et qui pourront lui demander de te délivrer.

— Moi ? Mais comment cela ? Je n’y connais rien ! C’est Janis qui connaissait tout cela pas nous.

— Je le sais et c'est pour cela que je dis que vous le ferez ensemble. Madame Rose détient le savoir-faire et vous lui apporterez la force. Je serai présent comme médiateur.

Elisabeth écoutait cette échange entre Gérald et sa mère avec surprise, de quels pouvoir parlaient-ils ? Mais elle n’eut pas le temps de poser de question car Gérald les pressait pour se rendre à la source. Elle fut surprise quand il leur demanda de prendre le vieil ours en peluche et la cane de l’oncle Pierre.

Ils montèrent tranquillement dans les brumes automnales. Les fantômes les accompagnaient. Paul marchait en tête avec Gérald. Elisabeth fermait la marche avec sa mère. Celle-ci lui expliqua brièvement ce que certains villageois racontaient au sujet de leur famille.

— Nous avons longtemps été craintes car on nous prenait pour des sorcières. Tes ancêtres possédaient des connaissances qui leur permettaient de soigner les villageois des environs bien mieux que les médecins des villes.

— Oui ! J'ai lu cela dans les carnets de tante Janis, mais elles utilisaient des herbes en décoction ou fumigation. Rien de magique !

— Attends de voir ce que Gérald nous prépare, je pense qu'il n'est pas qu'un simple musicologue.

— Comment cela ?

— Il est bien plus âgé qu'il n'en a l'air.

— Pourquoi ?

— Il ne peut pas avoir acquis ces connaissances en si peu de temps ou alors c'est un puissant sorcier… mais je ne ressens pas son pouvoir... Donc, j'en conclus qu'il est bien plus âgé qu'il ne le dit.

— Je ne comprends rien, maman…

— Tu en comprendras plus ce soir… tu vas découvrir l'héritage que tu as reçu de tes ancêtres…

Elisabeth était encore plus décontenancée. Le groupe arriva enfin dans cette clairière. L’exploration avait permis de dégager quelques murs, les colonnes du pentagramme et la voie pavée. Elisabeth et Natacha découvrait la source sous un autre jour.

— Je n'avais pensé qu'il pouvait y avoir tout cela dans cette forêt…

Madame Rose était stupéfaite, cela lui rappelait un temple de son pays où elles honoraient la Grande Déesse avec d'autres femmes.

Seuls Paul et Thibault voyaient ces ruines comme un site archéologique, même si leur rationalisme en avait pris un coup.

Gérald leur indiqua leur place. Il les mit en garde sur les dangers du rituel qu'il pratiquerait dans la soirée.

— Je préfère attendre ce soir, car comme vous en avez entendu parler, il est plus facile de maintenir un portail ouvert les nuits comme celle d'aujourd'hui que les autres jours. Mais nous aurions pu faire cela cet été si nous avions été assez nombreux…

— Que devrons nous faire ? demanda Paul.

— Pas grand-chose… Juste me regarder et tendre vos mains dans la direction de votre voisin… Et surtout ne pas vous laisser distraire par ce qui pourrait arriver autour de nous.

Quand les fantômes les virent s'installer, ils commencèrent à s'exciter. Ils en devenaient presque visibles. Gérald souriait. Cela sera encore plus facile qu'il ne l'avait pensé.

— Je vais juste répéter le rituel en vue de ce soir, vous êtes prêts ?

— Oui ! dirent-ils en cœur.

Gérald leva les mains au-dessus de lui et appela les vieilles divinités.

A la surprise de ses amis, il prononçait ses paroles dans une langue parfaitement compréhensible et après avoir invoqué Aphrodite et Hadès, il appela les fantômes par leur nom.

— Pierre… Léopold... Emiliette... Héloïse... Théodoric... Caius… Approchez-vous et franchissez ce seuil...

Aucun des participants ne remarqua le faible tremblement de l’air au-dessus de l’eau.

— Quittez le non-monde où vous vous êtes perdus et rejoignez le monde d’Hadès !

Il resta immobile plusieurs minutes les mains toujours levées puis il les abaissa avant d’inviter ses compagnons à faire de même.

— Vous avez vu ce fut bref et vous avez parfaitement gardé votre concentration pendant cette répétition, il faudra refaire cela ce soir.

Madame Rose intervint alors.

— Et nous, ne devrions-nous pas répéter aussi ?

— Non ! Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Les fantômes qui habitent la maison, ne sont pas des entités très puissantes. Elles n’ont pas été sensibles à cette répétition et elles sont partantes pour passer dans l’au-delà. La force qui possède Laurence est bien plus forte et il ne faudrait pas éveiller ses soupçons. Ce soir avec la Lune qui sera pleine et au zénith, nous aurons plus de pouvoirs…

— Oui ! c’est sûr, plus la Lune est haute dans le ciel et plus nos pouvoirs sont puissants…

Elisabeth les écoutait parler, après l’invocation de Gérald, elle se sentait soulagée d’un poids et elle aperçut sa mère trembler. Pendant leur retour vers le manoir, elle décrit à Natacha ce sentiment de légèreté qu’elle ressentait depuis quelques minutes. Mystérieuse, elle lui dit simplement qu’elle en apprendrait plus ce soir lors de du désenvoûtement de Laurence puis elle se tût.

Quelques heures plus tard, ils étaient de nouveaux autour de la source et ils se remirent en place. Thibault était resté en retrait car il était le seul à ne pas être concerné par le rituel de Gérald. Il écoutait d’un air absent les paroles que son ami récitait de nouveau mais il le trouvait moins convainquant et moi ferme que dans l’après-midi, il s’en étonnait. Il lui en demanderait la raison plus tard.

Gérald invita les quatre femmes à venir près de la pierre. Il demanda à Laurence de se mettre au milieu de la petite mare. Elle frissonna au contact de l'eau fraîche qui lui montait au genou. Madame Rose, Natacha et Elisabeth se placèrent au bord de l’eau. Madame Rose psalmodia les premiers mots de l'invocation de désenvoutement. Natacha et Elisabeth reprenaient après elle.

Au pied de Laurence, l'eau commença à frémir. Des vaguelettes parcouraient la surface de l'onde.

Gérald lança un nom pendant que Madame Rose chantonnait de manière monocorde.

Une gerbe d'eau jaillit au milieu des femmes. Quand le calme fut revenu, ils virent une femme nue à la peau laiteuse, aux longs cheveux blonds et aux regard émeraude les fixer.

— Que me voulez-vous ? Qui êtes-vous ?

— C'est alors qu'à la surprise de Paul, Thibault et surtout Elisabeth que Natacha pris la parole.

— Esprit protecteur de la source, je te demande, moi ta fille, de libérer cette femme. Libère-là du mal qui l'habite et la hante.

— Que me donnerez-vous en échange ?

Ils entendirent alors une voix masculine sortir de nulle part.

— Moi ! Je viens te servir…

— Paul et Thibault se retourneront et ils virent alors le vieux voisin s'approcher.

Il entra dans l'eau et avec la naïade, ils prirent les mains de Laurence. Le silence se fit dans la clairière. Alors que le Lune se reflétait dans la mare. Laurence poussa un grand cri qui ressemblait un hurlement de douleur qui se terminait en cri de plaisir. Ils purent apercevoir une ombre orangée sortir de la bouche de la jeune femme qui se dirigeait vers la pierre dans laquelle elle se fondit.

Elle tremble sur ses jambes et tomba à genoux.

— Allez la chercher, dit Gérald à Paul et Thibault.

Quand il n'y eut plus que le voisin et la naïade dans l'eau, un violent coup de tonnerre retentit. Un éclair venait de frapper la falaise au-dessus de l'entrée de la grotte. Un grondement énorme remplit l'air en même temps que des tonnes de roches s'effondrèrent pour fermer la caverne à tout jamais. Profitant de la distraction causée par ce tumulte, les deux êtres surnaturels disparurent dans l’eau.

Il leur fallut quelques minutes pour reprendre leurs esprits. Ce fut Paul qui les incita à rejoindre la maison pour qu'ils puissent se sécher et se réchauffer. Laurence était à moitié consciente et ils durent la soutenir dans la descente.

Natacha et Madame Rose lui enfilèrent des vêtements secs et elles la couchèrent dans son lit pour qu'elle récupérât.

— C'est fini ? Demanda Thibault.

— Oui ! C'est fini.

— Est ce que tu peux nous expliquer ce dont nous avons été témoins ? demanda Paul.

— Vous avez vu une divinité oubliée… un élémental d'eau, une puissance de la Nature. Il a fallu le talent de Madame Rose pour appeler son esprit et la force de Natacha et d’Elisabeth pour la convaincre de sortir de l’oubli.

— Oui ! Mais, ma mère a parlé d’elle comme sa fille ? questionna Elisabeth en regardant Natacha qui baissait le regard.

— Oui ! J’ai entendu cela aussi, reprit Thibault.

Natacha leur raconta alors une vieille légende familiale. Les femmes se transmettaient de générations en générations qu’un de leurs ancêtres, dont la femme était stérile s’était égaré dans ces bois un soir de pleine de Lune lors de la fête de Samaïn. Il traquait une biche depuis plusieurs heures. Il la vit plonger dans la mare et disparaître.

En s’approchant prudemment, surpris et inquiet de cette disparition, il est entré dans l’eau. Il entendit alors un chant mélodieux qui l'hypnotisa et il perdit conscience.

Quand il s’est réveillé, il était allongé à l’ombre d’un chêne, un bébé endormi à côté de lui. Il prit le bébé avec lui et rentra au village. Avec sa femme, ils élevèrent l’enfant comme leur fille.

Quand celle-ci fut grande, elle montra des prédispositions pour soigner et soulager les maux des hommes et des animaux. Elle s’installa dans une cabane près de la source dont elle devint la protectrice.

— Donc si je comprends bien, je serais une descendante de cette naïade ?

— Oui ! Ma chérie, et c’est ce sang divin qui nous a permis de l’appeler et de soigner Laurence…

— Pourquoi ne pas me l'avoir dit plus tôt ? Pourquoi Tante Janis ne me l'a jamais dit ?

— Il ne peut y avoir qu'une seule guérisseur et gardienne vivante. Tant que ta tante était en vie, c'était elle qui détenait ce pouvoir. Maintenant ce pouvoir te revient… De plus tu l'as reçu directement de l'esprit de la source…

— Je suis donc une guérisseuse ? Mais et toi ?

— En quelque sorte, oui… mais une guérisseuse de l’âme et surtout la gardienne de la source… Quant à moi, mon rôle était juste de te permettre de grandir pour acquérir ce pouvoir… Mon sang n'était pas assez pur pour tenir ce rôle… C'est ma rencontre avec ton père qui m'a permis de le revivifier… Lui aussi était un porteur du Sang Sacré…

Le visage d'Elisabeth se ferma à l'évocation de ce père qu'elle n'avait jamais connu et dont sa mère ne parlait qu'en terme vague comme d'une aventure d'un soir.

Madame Rose souriait, elle avait senti la puissance du pouvoir qui habitait la jeune femme. Elle avait aussi ressenti sa bienveillance et sa détresse d’avoir fait souffrir son fiancé. Par contre, elle n’avait pas compris comme les fantômes avaient disparu. Le soir, autour de la source, il ne s’était rien passé, elle en était convaincue. Et cet homme qui avait surgi de nulle part, qui était-il ? Pourquoi avait accepté de se sacrifier aussi facilement ?

Gérald la fixait, ses yeux la perforaient, elle savait qu’elle n’obtiendrait aucune réponse de cet homme au regard pluriséculaire.

Après s’être réchauffés autour du feu et avoir pris une collation revigorante, ils se retirèrent dans leur chambre.

Paul et Elisabeth retissaient le lien d’amour qui avait été sur le point de se rompre. Madame Rose se rendit au chevet de Laurence avec toutes ses questions. Thibault et Natacha s’endormirent chacun dans leur chambre.

Fantômes -07- Séparation

De retour à leur bureau, Paul et Thibault analysaient l'ensemble des données qu'ils avaient recueillies autour de la source et dans la caverne. Ils recoupaient ces éléments avec les découvertes faites par d'autres de par le monde, à travers les siècles. Thibault avait programmé leurs machines et peu à peu, il voyait apparaître un réseau de portails qui quadrillait la planète. Son algorithme recherchait parmi les contes et légendes tout ce qui pouvait se rapporter à des passages vers d'autres mondes. Si la forêt de Brocéliande ou le lac d'Avalon semblaient des positions évidentes, beaucoup d'autres étaient bien plus délicates à situer.

Paul travaillait sur l'interprétation des glyphes trouvées sur les pierres et dans la caverne. Mais, il était partagé par des sentiments divers. Sa vie affective l'emportait sur ses recherches. Elisabeth lui avait donné très peu de nouvelles, ces derniers jours. Il savait juste qu'elle passait de bons moments avec cette Daïreen et qu'elle avait fait des découvertes intéressantes dans les carnets de Janis. Il ne savait pas comment se comporter quand il serait face à elle à sa descente de l'avion.

Dans la voiture, sur le chemin de l'aéroport, il repensait à tout cela. Devait-il lui avouer ce qui c'était passé avec Laurence ? Comment lui expliquer qu'ils avaient agi sous l'influence d'une force maléfique ? Il savait qu’Elizabeth était probablement, elle aussi, sous l’influence d’Héloïse, comment réagirait-elle ? Etait-ce la meilleure façon d’aborder son amie que de lui faire des reproches pour son séjour si long ? Non il ne pouvait pas, il n’avait pas toujours répondu à ses messages, non plus.

Dans l'avion, Elisabeth culpabilisait aussi de son aventure avec Daïreen et de l'attirance qu’elle ressentait pour son ancienne camarade de classe. Elle s’interrogeait sur l’attirance nouvelle qu’elle ressentait pour les femmes. Elle s’inquiétait aussi des découvertes de ses amis dans sa maison. Elle se concentrait sur toutes les informations qu’elle allait pouvoir donner à partir des carnets de Janis.

Paul attendait au bas des escalators. Il ne cessait de se poser des questions sur la manière d'avouer son infidélité et comment l'avouer. Perdu dans ses pensées, il ne voyait pas Elisabeth descendre. Son avion était arrivé un peu en avance, elle l'attendait dans un fauteuil un peu plus loin. Elle le surprit en lui disant bonjour par derrière. Il sursauta en se retournant.

Ils hésitèrent avant de s'embrasser, chacun gêné par ce qu'il ne voulait pas dire à l'autre. Une simple bise scella leurs retrouvailles.

En prenant la valise d'Elisabeth, Paul lui demanda :

— Alors ces carnets ?

— Alors ces fouilles ? dit Elisabeth dans la même seconde.

Leurs éclats de rire fit retomber la tension d’un coup. Ils s’embrassèrent. Main dans la main, ils rejoignirent leur voiture. Héloïse saturée de sensations par la présence de tous les voyageurs et par l'amour sincère entre les deux amants se réfugia dans le doudou.

La disparition de l'influence d'Héloïse fit prendre conscience à Elisabeth que son amour pour Paul était toujours aussi fort. Cependant, elle remarqua qu'il ne semblait pas naturel quelque chose le perturbait.

Dans la voiture, alors qu'ils venaient de sortir du parking, elle lui posa la question qui lui brûlait les lèvres depuis quelques minutes.

— Que me caches-tu ? Je vois bien que tu veux me parler mais que tu n'oses pas…

Paul prit une profonde inspiration et s'arrêta sur le bord de la route avant de répondre.

— Tu te souviens que dans la maison de Janis, il y a beaucoup d'objet étranges à connotation religieuse voire magique…

— Oui ! Bien sûr ! Je t'ai même rappelé de ne pas les déplacer.

— Justement, en prenant la canne de ton arrière-grand-oncle, j'ai bousculé l'équilibre de ces objets… Cela a…

— Libéré les fantômes qui habitent la maison !

— Exactement ! Et…Tous ne sont pas bienveillants, donc…

— Donc ? Quoi ? Allez, vas-y ! Dis-moi…

— Je ne sais pas comment te le dire, mais…

— Mais quoi ?

— C’est-à-dire que… Entre Laurence et moi…

— Quoi entre Laurence et toi ?

Paul baissa les yeux et il rougit. Il restait muet, incapable de prononcer le moindre mot. Elisabeth dut exprimer ce qu'il n'arrivait pas à dire.

— Vous avez couché ensemble…

Au même instant, Héloïse sortit de sa transe et retrouva son emprise sur la jeune femme. Elisabeth fut emportée par la colère et prenant sa valise, elle sortit de la voiture en claquant la porte.

— Pars ! Tu m'entends, pars ! Je ne veux pas rester une minute de plus avec toi !...

Paul essaya de la raisonner, il lui expliquait qu'ils avaient été possédée et qu'elle aussi était sous l'emprise d'une entité. Mais Elisabeth tirant sa valise derrière elle, s'éloignait sans regarder derrière elle. Elle ne voulait, ou plutôt, elle ne pouvait pas entendre ce que son fiancé lui expliquait.

Déboussolé, Paul la vit monter dans un taxi qui passait à cet instant. Il la suivit. Il vit la voiture s'arrêter devant une adresse inconnue. Une jeune femme qu'il ne connaissait pas sortit de l'immeuble et serra Elisabeth dans ses bras. Les deux femmes disparurent dans l'entrée. Paul rentra dans l'appartement vide complètement désespéré.

Quelques jours plus tard, Elisabeth et Natacha se retrouvèrent dans le salon de thé où elles avaient leurs habitudes. Elle lui parla un peu de ses découvertes irlandaises, mais surtout, elle lui dévoila l'infidélité de Paul avec Laurence. Natacha réfléchit avant de répondre.

Ma chérie ! C'est un garçon très bien. Cela fait presque dix ans que vous êtes ensemble et tu le connais mieux que personne. Je te rappelle aussi que vous avez tous les deux perturbé l’équilibre fragile et les protections mises en place par tante Janis. Vous avez mis en branle des forces qui vous dépassent.

— Je le sais maman, mais je ne peux pas m'empêcher de lui en vouloir… En fait, non ! C'est de ma propre faiblesse dont je l'accuse.

Natacha regarda sa fille étonnée.

— De quelle faiblesse veux-tu parler ?

Elisabeth en larmes raconta à sa mère son aventure avec Daïreen et la liaison qu'elle venait de commencer avec Virginie.

— Je ne te reconnais pas là, ma fille ! Ce n'est pas toi ! Et tu n'as rien dit à Paul ?

— Non ! Je n'en ai pas eu le courage…

— Je vais aller lui parler. Je vais lui raconter ce que tu m'as dit et je vais essayer de lui faire comprendre que ni l'un ni l'autre, vous êtes responsables de ce qui vous arrive.

— Merci maman…

— Mais, je veux que tu me racontes tout ce dont tu te souviens depuis que vous êtes allés au vieux manoir.

— Oui je vais essayer.

Ce fut ainsi que les deux femmes passèrent toute leur après-midi à parler. Elisabeth tentait de décrire tous les gestes qu'ils avaient fait, le ménage, les promenades, le tri, sans oublier cette danse à la source ni les rêves étranges qui la hantaient la nuit quand elle était là-bas.

Natacha fronçait les sourcils à l'évocation de certains détails. Elle lui demanda de lui montrer le vieux doudou qu'elle avait ramené avec elle.

Elisabeth alla chercher l’ours en peluche tout râpé dans sa chambre et le montra à sa mère qui l’examina sous toutes les coutures sans remarquer quoi que ce soit d'anormal. Elle sortit alors une petite carte de visite de son sac à main et appela le numéro.

— Madame Rose ?

Elisabeth ne pouvait pas entendre ce que disait la correspondante de sa mère, mais elle comprit qu’elle passerait à la maison rapidement pour voir cette peluche.

— Ma fille, je pense qu’une partie de ce qui t’arrive est dû à ce doudou. Mais je n’arrive pas à savoir ce qu’il en est exactement…

— Mais qui est cette Madame Rose ?

— Tu te souviens de la carte que nous avions trouvée dans cette boutique de produits de bien-être… Eh bien ! C’est une médium, voyante, sorcière, enfin comme tu voudras… Mais je pense que c’est la seule qui pourra nous aider.

— Je l’espère…

Elisabeth restait songeuse. Certes, elle déplorait que l'amour qui l'unissait à Paul tomba en déliquescence. Depuis toutes ces années, une véritable complicité s'était créée entre eux et en décidant de se marier quelques semaines avant la visite à la maison de tante Janis, ils étaient arrivés au point d'accomplissement de leur amour.

Ni Paul, ni elle n'avait envisagé que la réouverture de cette demeure put entraîner de tels changement. Elle avait toujours pensé que sa grande tante et sa mère lui cachaient des choses, mais ce qu'elle avait découvert dans les carnets trouvés dans la malle dépassait l'entendement.

Ces deux femmes l'avaient protégée et elle leur en était reconnaissante. Maintenant, c'était à son tour de prendre la relève. Héritière de la demeure, elle devenait la protectrice du domaine et de la porte. Elle avait compris pourquoi ses aïeules n'avaient eu que des filles, elle savait que ses enfants seraient des filles.

Elle regrettait de ne pas avoir pu partager ses connaissances avec Paul, mais quand il lui avait avoué son infidélité, elle n'avait pas pu résister à l'envie de prendre sa valise et de claquer la porte.

Cela faisait maintenant presque un mois qu'elle était rentrée et presque autant de temps qu'elle et Paul s'étaient séparés. Elle passait de temps à autre la soirée avec Virginie mais son cœur saignait. Ses doigts la démangeaient de laisser un message à son fiancé pour prendre de ses nouvelles. Seulement, elle ne savait pas comment formuler ses mots. L'initiative de sa mère porterait peut-être ses fruits. Elle ne pouvait qu'attendre.


vendredi 18 septembre 2020

Ille -08- Décision

 Lorsque je me réveillais le lendemain matin, je me suis précipitée sur l'ordinateur pour voir si j'avais reçu une réponse au message envoyé dans la nuit. Je m'y attendais un peu, mais je fus tout de même déçu de ne pas voir de réponse, après trois mois sans nouvelles, il devait penser que sa correspondante avait renoncé.

Claire était partie dans sa famille pour le week-end. J’étais seule. Je passais la journée à me reposer et comme je me l'étais dit la veille, j'ai marché le long du canal en réfléchissant à la situation. Plus le temps passait et mieux je maîtrisais ce corps, de plus j'avais accès de plus en plus facilement aux souvenirs de Mireille. L'amitié intime de Claire ne me déplaisait pas et je commençais à remarquer que les hommes me regardaient. Je n'avais jamais eu ce type de regards avant. J'ai donc décidé de vérifier cela au cours de ma promenade.

Profitant des rayons du soleil, je me suis installée sur un banc pour lire tranquillement. Je restais attentive aux promeneurs, des amoureux en goguette, des familles plus ou moins unies, de gens seuls à la recherche de l'âme sœur. Je vis des regards vers moi, des sourires enjôleurs auxquels je répondis. Comme je m'en doutais, un homme s'approcha de moi et me demanda si j'attendais quelqu'un. Je lui répondis par la négative et il s'assit à côté de moi.

Un peu plus tard, nous étions assis à la terrasse d'un restaurant pour profiter d'un début d'automne radieux. Je réalisais le pouvoir de séduction que j'avais. Je décidais de ne pas pousser plus loin et je le remerciais pour ce moment passé ensemble en lui promettant de le revoir un autre jour.

En rentrant, je jetais de nouveau un coup d'œil sur l'ordinateur, mais ma boîte de messages restait vide. Je continuais mes recherches sur le net pour essayer de comprendre ce que je vivais. Je ne trouvais absolument rien de plus que ce que le site mystérieux en disait et ce que Madame Rose m'en avait dit. D'après ce que je découvris, nos esprits devaient fusionner plus ou moins rapidement et logiquement je pourrais réintégrer mon corps à l'issue de ce processus. Cela me donna un peu d'espoir, mais il n'y avait aucune indication sur le temps que prendrait cette fusion

Je m'endormis avec cette interrogation et lorsque je vis un message qui m'attendait, je l'ouvris avec excitation. Ce n'était que Ludivine qui me demandait si je n'avais pas oublié son invitation à sa petite fête. Je n'avais pas oublié et je me préparais tranquillement en choisissant un des ensembles que nous avions achetés.

Ludivine m'accueillit avec plaisir.

— Mireille ! Quel plaisir de te voir. Ludovic est dans le jardin, il prépare le barbecue. Avec le temps qu'il fait, on va encore profiter du jardin.

— Merci pour l'invitation ! Ça va me changer les idées.

— Profite du moment ! Je vais te présenter aux invités.

Elle me conduisit sur la terrasse où je saluai Ludovic qui avait bien changé depuis sa mésaventure, il était devenu un homme charmant. Après avoir fait le tour de leur petite propriété, je proposai mon aide à mon hôtesse.

— Non ! Profite de la journée ! Tiens ! Prends ce plateau et emmène le dehors je te suis dans quelques minutes.

Je pris le plateau d'amuse-gueules qu'elle m'avait donné et je retournais avec les autres. Mon regard croisa alors celui de Laurent, si je me souvenais bien, il s'agissait d'un cousin de Ludivine.

— Merci ! me dit-il avec un sourire ravageur.

Mon corps se mit à réagir comme lorsque Claire m'avait prodigué ces massages dans les premiers jours de mon aventure. Je réalisai que cela faisait maintenant trois mois que le corps de Mireille avait été privé de relation avec un homme. Et devant ces yeux d'un bleu profond, les instincts de Mireille étaient en train de revenir en force. Je ne pouvais pas la blâmer, j'avais bien cédé aux charmes de Claire.

— De rien ! Je posais le plateau sur la desserte et je vins m'asseoir à côté de lui.

— Vous êtes une collègue de Ludovic ?

— Oui, mais disons qu'il travaillait surtout avec mon fiancé. Cela me faisait de moins en moins bizarre de parler de moi de cette manière, j'avais accepté de vivre dans le corps de Mireille.

— Pourquoi parlez-vous au passé ?

— On peut se tutoyer, non ?

— Oui ! Bien sûr ! me dit-il en riant. Bien sûr !

— Ils ne t'ont pas raconté ce qui lui est arrivé ?

— Plus ou moins, mais il va s'en sortir.

— Je l'espère, mais je n'y crois plus trop.

Et soudain sans que je comprenne pourquoi, je me suis effondrée en larmes. Était-ce la sensibilité féminine de Mireille qui reprenait le dessus ?

Laurent me prit dans ses bras pour me consoler. Je me suis blottie dans ces bras, ce corps féminin appréciait cette sensation de protection. Je repris contenance et je me suis reculée en luis souriant.

— Merci, excuse-moi !

— Je comprends. Ne t'inquiète pas !

Il me tenait la main quand Ludivine arriva avec les plats pour que son mari les mette sur le barbecue. Elle me fit un sourire, mais ne releva pas le fait que je fusse presque dans les bras de son cousin.

À la fin de la journée, Laurent me demanda si j'acceptai de le revoir. Nous avions presque passé toute l'après-midi à parler ensemble, il m'avait raconté son histoire, je savais ce qu'il aimait et ce qu'il détestait. Je lui avais parlé de moi, de nous en fait. J'étais troublée, j'étais en train de tomber amoureuse de cet homme et j'avais bien vu à son regard que je ne le laissais pas indifférent.

Je me rendis à l'hôpital au chevet de mon corps. Assise là devant lui, je ne pus m'empêcher de me dire que la situation ne pouvait pas durer, il fallait que je fasse quelque chose pour arrêter cela.

— Vous allez bien ?

Je me suis retournée, Madame Rose se tenait derrière moi. C'était la première fois que nous nous reparlions depuis son échec.

— Non ! Je ne sais plus où j'en suis. Je suis en train de devenir Mireille.

— Oui ! Je m'en rends compte, mais vous ne le serez jamais totalement. Tant que votre corps sera vivant, vous resterez Clément.

Je la regardais et je compris alors ce que je devais faire.

jeudi 17 septembre 2020

Ille -07- Désappointement

 

Je recommençai à voir de la lumière, j'ouvris les yeux et je distinguai le visage de Madame Rose. Elle était penchée au-dessus de moi. Je clignai des yeux du fait de la luminosité ambiante. Je tournai le regard à droite et à gauche. J'étais dans la chambre de Mireille. Elle devait avoir vu que j'avais compris que le désenvoûtement n'avait pas marché. Je me préparais à parler quand elle me posa un doigt sur les lèvres.

— Chut ! Ne dites rien, vous devez avoir mal à la tête.

Effectivement, je sentais une douleur au niveau des tempes, la tête prise dans un étau.

— Le sort de désenvoûtement n'a pas marché, pourtant tout avait bien commencé, je vous ai suivi dans votre progression vers votre corps et puis d'un coup, j'ai été éjectée de votre esprit…

— Comment cela ? Je me sentais nauséeuse, je tentais de me lever, mais je n'avais pas d'équilibre et me rallongeais aussitôt.

— Dans ce sortilège, je devais être sûre que votre esprit allait rejoindre son corps, c'est pour cela que je voulais le faire à l'équinoxe, ma magie est la plus forte en période de solstice et d'équinoxe.

— Je comprends bien, mais pourquoi m'accompagner ?

— Il le fallait pour ne pas vous laissez seul, vous auriez pu être abusé par des spectres qui ont besoin de votre énergie vitale pour ranimer leurs corps. Vous auriez alors pu vous réveiller dans un cadavre.

— Un zombie ?

— Oui ! En quelque sorte. Mais il faut savoir qu'à part avec une puissante magie, aucun esprit ne peut se fixer dans un corps mort. Au bout de quelques minutes à quelques heures, vous auriez été éjecté du cadavre et vous auriez fini par errer dans le non-monde.

— Le non-monde ?

— C'est le lieu où se retrouvent les âmes en attendant que le corps meure. Elles ne peuvent pas rejoindre l'au-delà, et ne peuvent pas revenir dans leur corps.

— C'est là où se trouve celle de Mireille ?

— Oh non ! La sienne est toujours accrochée à son corps, mais elle n'en a plus le contrôle. Le charme qu'elle a utilisé, avait pour but de créer un lien entre vous. Mais vous avez été envoûté par une autre sorcière et cela a donné ce que vous vivez.

J'avais un peu de mal à accepter ce qu'elle me racontait, mais je devais bien admettre que je le vivais.

— Si Mireille n'était pas avec vous, comment auriez-vous pu avoir accès à ses souvenirs ?

Je devais reconnaître que ses arguments n'étaient pas dépourvus de bon sens.

— Mais, si j'ai accès à ses souvenirs, a-t-elle accès aux miens aussi ?

— Sûrement, mais je ne peux pas en être certaine…

Je la vis me donner un comprimé et un verre d'eau.

— Prenez ceci, vous avez besoin de vous reposer. J'ai prévenu Claire que vous ne pouviez pas venir travailler aujourd'hui.

Sans me poser plus de questions, avec le mal de tête qui augmentait, je pris le cachet. Je la vis achever de ranger ses affaires et remettre un peu d'ordre dans la maison. Elle me dit qu'elle laissait un mot pour Claire pour lui expliquer ce qui m'arrivait afin qu'elle ne s'inquiétât pas de me voir dormir quand elle allait arriver. Je tentais de lui demander pourquoi, mais ce qu'elle m'avait donné prit le dessus sur ma volonté et je m'endormis d'un sommeil sans rêves.

Je me réveillai à nouveau, et je constatai que la nuit tombait, j'entendis du bruit dans la cuisine. Ce devait être Claire. Je me levai, le médicament et le repos avaient fait leur effet, ma migraine avait disparu.

— Ah ! Tu es réveillée ma chérie. Madame Rose m'a tout expliqué, pourquoi ne m'en as-tu pas parlé avant ?

J'étais un peu paniqué. Qu'a bien pu lui expliquer Madame Rose ?

— Tu aurais dû me dire que la grossesse et l'angoisse par rapport à l'état de Clément t'avaient fatiguée à ce point. Je ne t'aurais pas demandé tout ce que je t'ai demandé. Prends quelques jours de congé et repose-toi !

— Merci Claire !

Ces mots me soulagèrent car j'étais effrayé à l'idée que Madame Rose lui ait dévoilé la réalité pour Mireille et moi.

— Je vois que tu vas mieux. Je te laisse te reposer et je repasse te voir demain. Je t'emmènerai à l'hôpital et ensuite, nous irons dans un petit resto thaï qu'une amie m'a fait découvrir. Tu m'en diras des nouvelles.

— Oui ! Si tu veux ! lui dis-je en sentant mes paupières se fermer.

Je ne savais pas si c'était dû à la grossesse, au comprimé ou au la séance de sorcellerie, mais je m'endormis en la sentant me poser un doux baiser sur les lèvres avant de partir.

Quand je me réveillai, reposée et détendue, je constatai que le temps était à l'image de mon moral, grisâtre. Je traînai hagarde de la chambre, à la cuisine puis au salon, une tasse de café à la main. Les nausées matinales s'estompaient et dans un geste machinal je caressais mon ventre qui commençait à légèrement s'arrondir. Cela faisait maintenant un peu plus de trois mois que cette aventure étrange avait commencé. Puisque Claire m'avait donné des vacances, j'allais en profiter pour aller acheter des tenues plus adéquates avec mon état, les pantalons et jupes de Mireille commençaient à serrer. Puis j'irais sûrement marcher un peu le long du canal, comme nous le faisions ensemble avec Clément. Depuis, les évènements, je n'avais pas fait beaucoup de sport, j'espérais que cela me ferait du bien.

Je me préparais tranquillement et je remarquai que Claire m'avait laissé un message sur ma boîte vocale. "Coucou ma chérie ! Comment vas-tu ce matin ? Si tu es en forme, viens déjeuner avec nous !" Je l'ai rappelée pour confirmer et je partis les rejoindre. Je n'avais pas réalisé le temps que j'avais pris à me préparer. Il était déjà presque midi.

Je la vis sortir avec Ludivine et elles m'accueillirent avec un grand sourire puis elle me serra fort dans ses bras.

— Encore merci d’avoir été présente quand Ludovic n'était pas bien.

— Oh c'était normal, entre femmes il faut bien se soutenir dans les moments difficiles.

— Oui ! Bien sûr ! Je t'admire. Comment fais-tu pour tenir avec Clément ?

— Eh bien ! Tu vois ! J'ai craqué…

Elle regarda Claire qui lui expliqua rapidement que je devais faire un burn-out avec tout ce qui venait de m'arriver. Elle ne sut que dire, mais je la rassurai.

— Nous avons vécu toutes les deux des moments difficiles. Mais allons manger, je n'ai pas pris grand-chose ce matin et j'en connais un qui réclame ! dis-je en montrant mon ventre.

Mes deux compagnes éclatèrent de rire.

— Allons donner à manger à ce petit bonhomme ! Lance Claire

— Ou petite bonne femme ! Je n'en sais rien encore !

Nous entrâmes dans ce restaurant où nous avions nos habitudes et Ludivine nous raconta ses retrouvailles avec son mari depuis son aventure. Elle nous avoua qu'elle avait un temps songé à le quitter après qu'il lui eut avoué qu'il la trompait et qu'il avait eu des aventures épisodiques avec des call-girls lors de ses déplacements professionnels. Il lui avait promis qu'il ne recommencerait plus et qu'il ferait tout pour s'amender.

— Tu le crois ? Je l'avais vu faire et je l'avais parfois accompagné avant de rencontrer Mireille. Je restais très dubitatif sur la réalité de son repentir.

— Oui je le crois, il a été très choqué par ce qu'il a vécu. Il me dit ne se souvenir de rien, mais je pense qu'il me cache quelque chose.

Je hochai la tête, imaginant très bien ce qu'il avait pu vivre.

— Oui je comprends, tu as raison. Fais-lui confiance !

La suite du repas se déroula sans que nous n'évoquions ma situation et leur attention se reporta sur le bébé à venir. Lorsque je leur dis que je souhaitais passer mon après-midi à faire les magasins pour me trouver des vêtements, Ludivine me proposa de m'accompagner ce que j'acceptais avec plaisir. Son expérience de la grossesse pourrait m'être utile.

Claire nous souhaita un bon après-midi et me dit :

— A ce soir, on se retrouve à l'hôpital !

Ludivine m'entraîna dans une galerie marchande qu'elle connaissait bien pour la fréquenter régulièrement avec ses enfants et où elle me dit que nous trouverions mon bonheur pour un budget raisonnable. Lorsque nous sommes entrées dans la première boutique, j'avais l'impression que c'était elle qui venait s'habiller. Elle m'entraînait de rayon en rayon en me montrant là des robes, là des pantalons ou encore des leggings ou tuniques. Je ne savais plus où donner de la tête et sous sa supervision, j'enchaînais les essayages. J'enfilais les vêtements, je sortais de la cabine, je lui montrais ce que cela donnait. Elle me regardait souriante ou en faisant la moue. Je la voyais disparaître dans le magasin pendant que je retirais ce que je venais d'enfiler et elle arrivait en me tendant autre chose. Je n'étais même pas perturbée par le fait de me montrer en sous-vêtements. Au bout d'un nombre incalculable de tenues essayées, j'arrivais ou devrais-je dire Ludivine se fixa sur deux robes et trois ensembles. Au moment de passer à la caisse, j'entendis le cri de douleur de ma carte bancaire.

S'il est comme mon mari, Clément va adorer ce que tu viens de prendre.

— Oui sûrement !

Je ne pouvais pas lui dire qu'effectivement c’étaient des tenues que j'aimais, mais aurais-je l'occasion d'en profiter en tant que Clément ? Le fiasco de Madame Rose m'avait laissé un goût amer.

Avant de nous séparer, nous avons pris un petit goûter dans un salon de thé et elle me proposa de venir passer la soirée du samedi avec Ludovic et elle. Ils fêtaient la fin des travaux d'aménagement de leur maison.

— Cela te changera les idées !

Je réservai ma réponse et je rentrai poser mes achats avant de me rendre au chevet de mon corps.

Dans le couloir, je croisai Madame Rose qui me demanda si j'allais mieux. Je ne m'attardai pas, car elle était en plein travail au chevet d'un malade. Lorsque j'entrai dans la chambre, je ne pus que constater la constance de mon état. Mon corps respirait seul sans assistance, mais il devait être nourri par une sonde et des perfusions et bien évidemment une infirmière devait s'occuper de sa toilette. Je m'assis à côté du lit et je pris ma main. Le contact de la peau me troubla. Je réalisai que je me voyais par l'intermédiaire de Mireille et je commençais à comprendre ce qu'elle me trouvait et pourquoi elle s'était attachée à moi. Dans ces moments d'émotions, nos deux pensées étaient sur le point de fusionner, mais il manquait toujours quelque chose pour que nous y parvenions.

J'étais pensif, soudain une idée me traversa l'esprit. Et si ce n'était pas le corps de Mireille qui devait être sacrifié, mais le mien ?

Je me levais rapidement du fauteuil et je quittais précipitamment l'hôpital pour rentrer à l'appartement. Je ne vis pas le regard surpris de Madame Rose, vraiment surprise de me voir partir sans venir la saluer comme à mon habitude.

Aussitôt arrivé, je ne pris pas le temps de me faire à manger et je pris de quoi grignoter en me connectant sur internet. Je dirigeais mes recherches sur les sorts et envoûtements. Je fis rapidement le tri. Au milieu de tous les sites et forums saturés de messages postés par des adolescents en quête de frissons et d'ésotérisme de salon, je découvris dans l'historique du navigateur, une page bien cachée, discrète, avec comme symbole une fleur bleuâtre.

Cette page semblait être tenue par une sorte d'organisation très ancienne et permettait d'accéder à des informations sur un nombre incroyable de sortilèges. Je découvris ainsi le sort que Mireille avait lancé. Elle semblait avoir l'habitude de venir sur ce site, car elle disposait d'un compte. Je me concentrais sur son esprit et je découvris son code d'accès.

Je pus ainsi accéder aux messages qu'elle avait échangés avec un certain comte Wilhelm Van Dyck.

Cet homme lui expliquait en détail comment préparer le sort et ce qu'elle devait faire pour le réussir. Il la mettait cependant en gare en lui expliquant que si les sentiments de l'un des deux n'étaient pas sincères cela risquait d'échouer. Elle lui avait répondu qu'elle était certaine de mes sentiments pour elle et qu'elle n'avait aucun doute sur sa réussite. Après de nombreux échanges où il s'assurait de la volonté de Mireille et de sa capacité à lancer le sort, il se résolut à lui donner l'ingrédient ultime, une fleur de pandora.

Alors que je me demandais ce qu'était cette fleur, je vis que ce correspondant avait récemment repris contact avec elle et lui demandait si elle avait bien reçu la fleur et lancé son sort.

J'hésitais un peu puis je lui mis un message, allais-je enfin pouvoir sortir de cette situation ?

Dans le message, je lui expliquai la situation ce coup-ci en n'omettant aucun détail, ni la rencontre avec la sorcière, ni l'échec de désenvoûtement de Madame Rose et encore moins la grossesse et ma relation avec Claire.

J'ignorais s'il me répondrait, mais je me disais que je n'avais rien perdu à lui écrire.

Après avoir pris une tisane, je m'endormis en réalisant que Mireille semblait connaître bien plus de choses dans le domaine de la magie que Madame Rose ne l'avait imaginé.